Julien Roger, Critique littéraire français
Epaïnète S. Adjinakou, Que Celui Qui N'A Jamais Péché Lui Jette La Première Pierre, Savanes du Continent, Cotonou, Bénin, 2022
Une réflexion sur la difficulté du théâtre
Que l'on m'autorise cette précision liminaire : le théâtre est le genre littéraire le plus difficile à analyser et commenter. Que dire en effet de la parole quand elle s'offre justement comme parole, sans détours, faite tout d'abord pour un public plutôt que pour un livre ? Le romancier, le poète, l'essayiste même, nous piègent. Le dramaturge, lui, nous parle. Les uns nous réservent des surprises, l'autre nous montre. Ce qui suit tiendra donc moins de l'analyse littéraire que du commentaire, car M. Adjinakou remplit efficacement ce contrat dramaturgique de base : structure, personnages, message sont nettement définis, la compréhension du spectateur-auditeur est totale.
Le sujet de la pièce : la prostitution et la morale
Le sujet de cette pièce, c'est la prostitution. La sortie de la prostitution pour une femme, et le stigmate social qui s'y attache, pour être plus précis. L'angle principal est celui de la morale : le titre de la pièce est tiré d'un passage fameux de la Bible (Jean 8:7) où Jésus, à Qui l'on a amené une femme adultère, l'exonère au motif simple que personne dans l'assemblée ne saurait se targuer d'une conscience virginale. Qu'elle s'engage à ne plus pécher Lui suffit.
Si dans la Bible les badauds, les scribes, les pharisiens ont tourné les talons une fois ceci dit, la société n'a pas cette sagesse. La pièce met en scène Monique, ex-prostituée, son fiancé Juste, et Clément, ami et subordonné hiérarchique de celui-ci. L'argument tient en une phrase : Clément, qui fut client de Monique, cherche pour un faisceau de raisons toutes plus sales les unes que les autres à dissuader Juste d'épouser la jeune femme.
Le jugement social et la morale vacillante de Clément
Ai-je dit « sales » ? Sans doute parce que je suis un progressiste, comme l'auteur. C'est là que le bât blesse : les intellectuels oublient facilement que tout le monde n'est pas progressiste. Les arguments d'un Clément contre une prostituée repentie ont toute chance de porter auprès de beaucoup de gens. Cette pièce s'attache à les démonter, en transférant le poids de la culpabilité vers l'accusateur, en le confrontant à sa propre morale vacillante. Tolérance et pardon ne sont pas innés : la condition de leur possibilité est une large conscience de soi dans toutes les composantes de la société. Cette condition est rarement atteinte.
Monique est un personnage sans aspérités. La victime parfaite. Nous ne pouvons que compatir : au moment où elle essaie de s'en sortir par le haut, elle est de nouveau tirée vers le bas. Elle ne cherche qu'à être aimée et à mener une vie respectable. Elle n'a pas été prostituée par choix : la pauvreté l'a fait échouer là. Financer les études, subvenir aux besoins de sa famille, les causes impérieuses de cette plaie sociale sont pourtant connues, mais il se trouve des Clément pour les balayer d'un revers de la main. Déficit de la conscience de soi, disions-nous. Qui jugera le plus vite, aura le plus raison.
Clément : un Tartuffe en action
Au nom de quoi ? Clément le martèle : « aucune femme ne doit entacher mon image ». Ce n'est pas tant l'influence de la prostitution sur la société, moins encore sur la vie de son meilleur ami, qu'il craint, mais l'image que Monique lui renvoie de lui-même, qui avoue avoir été bon client de ce genre de services. S'il qualifie la prostitution de « torture » et « d'épreuve », ce n'est pas pour la travailleuse du sexe : c'est pour l'homme qui a eu recours à la prostituée si il est découvert. Il n'est de salut que la dissimulation, donc. C'est un Tartuffe.
Mieux (pire) qu'un Tartuffe, c'est un Tartuffe qui agit, un inquisiteur. Non seulement il juge, mais il exécute une sentence. Il doit détruire Monique. Il a ainsi « charitablement » informé deux de ses prétendants passés de son statut. Là encore, le contraste est fort entre Clément et Monique. Monique pourrait user du même procédé et dévoiler à Juste le vrai visage de son ami : elle a vécu sous le même toit que Clément qui lui avait promis le mariage, auquel il a renoncé sous des pressions familiales et amicales, ses seules boussoles morales. Monique a ainsi découvert chez son compagnon de l'époque de lourds secrets de famille. Mais l'empathie l'a emporté. Pendant que Clément la rabaissait au quotidien, elle restait auprès de lui parce qu'il avait besoin de soutien.
Le rôle de la société et l'influence des traditions
Ce qui nous amène à comprendre que derrière ce rejet de la prostituée, il y a l'affirmation brutale de la dissymétrie hommes/femmes encore répandue dans les mentalités (universelles, pas seulement africaines, bien sûr). L'impureté, la chute viennent de la femme. L'homme est son éternelle victime. On dirait en Occident « domination masculine » ou « masculinité toxique ». M. Adjinakou le relève dans un interview donné au blog Biscottes Littéraires : on trouve partout de ces hommes qui recherchent « une fille parfaite à l'état théologique », obsédés par « les vierges ».
Le retour à l'amour et la réconciliation de Juste et Monique
Quand Monique se refuse après un débat avec elle-même à se livrer à un déballage dévastateur sur Clément, quand Monique se refuse à descendre au niveau de son accusateur, celui-ci se sent autorisé à poursuivre ses machinations auprès de Juste. Clément est aussi un faux-frère. En scène d'ouverture, on l'a vu dénigrer la coutume de l'eau partagée au seuil du foyer. « Comédie des ancêtres » ! En invoquant une méfiance superflue, c'est en fait sa propre duplicité qu'il vise. Le pervers narcissique est conscient de ses actes.
Heureusement, dans une très belle scène, l'auteur démontre les vertus du dialogue au sein du couple, et le guet-apens se retourne contre Clément. Juste se rattrape au bord du gouffre moral : in fine, il recherche l'amour, il sent en Monique l'alter ego qu'il a longtemps cherché, et non la dévotion. « L'amour suffit à l'amour », conclut-il. « Ta prostituée fait mon bonheur »... Entre antithèse et paradoxe, voici le débat clos de façon à être ouvert encore plus largement.