Entretien avec l’Ecrivain Béninois Alphonse Montcho

Pour commencer, qui est Alphonse Montcho ? Comment vous définiriez-vous en dehors de l’étiquette « écrivain » ?

Si nous nous éloignons juste un peu de l’univers de l’écriture, Alphonse MONTCHO se définirait comme un grand amoureux de la solitude, solitude comme un espace inspirant pour la réflexion, lieu qui permet d’apprendre des choses sur notre nature profonde, sur qui nous sommes en réalité. Solitude comme cadre d’un soi à soi, où nous nous confrontons à nous-même, où nous sommes face à nos failles, nos manquements, où nous sommes face à des possibilités qui nous rapprochent progressivement de la meilleure version de l’humain que nous voulons être, de nos aspirations.

Quels ont été vos premiers rapports avec l’écriture ou la littérature ?

J’ai grandi sans bibliothèque. Mes manuels d’école étaient mes seuls compagnons. Jusqu’au CM2, je ne savais pas ce que c’est qu’un roman. Je n’en avais aucune idée. Ma rencontre avec ce genre littéraire fut possible grâce à une camarade qui, à l’époque, avait apporté un exemplaire du roman  »La poupée de Camara Nangala’‘ en classe. C’était un cadeau que lui avait offert une tante. Ce petit bouquin m’avait subjugué. Au lycée, en sixième, je redécouvre cet auteur ivoirien par le biais d’un autre titre de lui  »Le Cahier noir ». Je commence alors à m’intéresser aux livres. En cinquième, mon enseignant de français M. Eugène DESSA, très content de mon rendement semestriel, m’avait offert ce titre que j’avais tant désiré : La poupée. En 2012, si j’ai bonne mémoire, mes premiers écrits naissent par orgueil et par obsession : devenir coûte que coûte écrivain. 

Fasciné par les œuvres littéraires de François d’Assise N’da et Camara Nangala, je décide de faire comme eux. Je me convaincs, me dis que si ces deux hommes ont réussi à écrire autant de livres, tout porte à croire que j’en suis moi aussi capable. Je trouve ma petite histoire que je me
mets vite à gribouiller dans un carnet. C’est facile d’écrire des romans. Du moins, c’est ce que je croyais. Très vite, je me rends compte qu’il n’en est rien, qu’écrire n’est pas une sinécure. Je traverse mes premiers moments de ratures, de page blanche, de doutes et de remise en cause. L’écriture m’apprend alors l’humilité et la patience. Elles ne me quittent plus. Depuis, j’entretiens des rapports de respect avec cet art dont l’exigence s’impose à moi, me guide chaque fois que j’écris quelque chose.

Comment votre formation en sciences du langage influence-t-elle votre manière d’écrire ou de concevoir vos récits ?

Je veux dire, sans détours, ceci : mon écriture n’a été influencée que par ce que j’ai lu en dehors du cadre universitaire. Ma formation en sciences du langage n’en est pour rien. Elle n’a pas contribué à la construction de la petite carrière d’apprenti-écrivain que je coltine depuis quelques années. J’ai juste compris que l’écriture me demande un don de soi dans le travail que je lui consacre. C’est cette vérité qui m’a illuminé. L’écriture m’a, en quelque sorte, obligé à la rigueur, à me fixer de très grands horizons. C’est pourquoi, chaque projet d’écriture que j’entreprends, m’oblige à me surpasser.

Vos œuvres plongent dans un univers chargé de mysticisme, de fantastique, d’ésotérisme. Comment décririez-vous votre univers littéraire à quelqu’un qui ne vous a jamais lu ?

À celui-là qui ne m’a jamais lu, qui voudrait sauter le pas, je dirais que mon univers de création en tant qu’apprenti-écrivain est une passerelle où je modèle des histoires qui prennent leur ancrage dans le vodun, dans l’endogénéité béninoise, le fantastique, le surnaturel, le mysticisme comme vous le signifiez. Mon recueil de nouvelles Le Conclave des treize démons publié aux éditions Légende en est le prototype parfait. Ce sont des sujets de prédilection mais je n’écris pas exclusivement sur ces thématiques. Dans ce livre, il lira des textes qui font la peinture de l’aspect abscons du vodun, que le vodun combat lui-même et quelques autres pratiques occultes. Écrire sur ces thématiques est une façon pour moi d’effleurer ces choses qui échappent à la raison. Ces choses qui me parlent dans une sorte de langage inaccessible mais étrangement beau, me troublent, me font me rendre à l’évidence que la vie que je mène en tant qu’humain est en équilibre précaire, très ténu, entre le visible et l’invisible. Cette vie mienne, je le crois, est influencée par des forces implacables, qui la surpassent. Je n’en ai pas forcément connaissance mais je reste admiratif face à leur hermétisme, ce secret qui les entoure.

Quels sont les éléments culturels, spirituels ou mythologiques qui nourrissent le plus votre imaginaire ?

Les faits insolites dont le mobile est le mysticisme, les sorts ou sortilèges, les rituels, les processions et transes de possession vodun… sont autant d’éléments culturels, cultuels et spirituels qui mettent en branle mon imaginaire. Il est vrai que ce sont des thématiques de prédilection mais je ne leur consacre pas exclusivement mon écriture. Il m’arrive d’explorer d’autres sentiers. Écrire sur ces choses me permet, dans une certaine mesure, de m’arracher à mon quotidien et à ma condition d’humain, de m’aventurer sur des pistes peu fréquentées que la raison, le rationnel, échoue à éclairer le plus objectivement possible. C’est ce qu’il y a de déroutant avec ces éléments qui m’impressionne.

Le vodoun, les confréries mystiques, les démons, les rites initiatiques, et les forces invisibles reviennent souvent dans vos textes. Quel sens symbolique accordez-vous à ces éléments ?

L’expression « démons » dans le titre de mon dernier recueil de nouvelles a suscité et continue de susciter des interrogations. C’est une métaphore qui ouvre une fenêtre sur mon univers de création imprégné par le mysticisme. Mon recueil Le Conclave des treize démons, c’est le livre, le seul qui, jusque-là, m’a permis d’offrir quelques peintures du versant obscur du vodun et ses pratiques sombres. Ces choses dont je parle dans ce petit livre, bien qu’inspirées par des anecdotes, des faits insolites, qui m’ont été racontés, sont les fruits d’un imaginaire fécond. Ces textes, pour la plupart,
questionnent le réalisme endogène béninois dont la véritable valeur est nuancée dans l’écriture que je propose sur le sujet. Les nouvelles du recueil, certaines en particulier, témoignent d’une valeur symbolique en ce sens qu’elles mettent en lumière ces parts d’ombre de la nature humaine qu’endurcissent quelques mauvaises tendances animistes. Dans ces textes, l’on découvre l’Humain qui fait recours à l’occultisme pour s’accorder une forme de liberté, pour l’assouvissement de ses désirs les plus profonds. Malheureusement, très porté par ces aspirations, il s’enfonce dans le gouffre qu’il peut souvent représenter pour lui. C’est en effet, cet Humain insatiable, insatisfait, à la quête de sa sécurité, objet de sa propre vengeance, dans la beauté de sa décadence, le vodun, les forces invisibles l’aidant à sombrer, que le lecteur découvre à travers les rites initiatiques, les confréries mystiques peints dans certains passages du livre.

Pour vous, le surnaturel est-il un simple outil littéraire, une métaphore, ou un reflet d’une réalité culturelle profondément vivante ?

Je suis de ceux qui croient qu’il existe des lois non humaines, immuables qui réagissent le monde.
Cela peut paraître naïf mais j’en ai la conviction. Le surnaturel, pour moi, ce n’est pas un simple outil qui me permet de faire de la littérature. Ça va au-delà de cette considération. Il nourrit mon imaginaire. Je connais un bon nombre d’anecdotes culturelles imprégnées par le surnaturel. Je suis Africain, je suis Béninois. Je suis né, j’ai grandi dans une société dans laquelle j’ai observé des faits surnaturels. Ma culture vit parce qu’elle regorge beaucoup de réalités que je ne peux objectivement nommer parce qu’elles sont hors de portée de mon entendement. Des incantations à effet immédiat, des chants rituéliques portent des charges métaphysiques. Il y a des parts de surnaturel dans ces choses-là. Ce sont des paroles carabinées qui ont une énergie singulière, une forme de vie. Le surnaturel influence mon écriture parce que je l’ai expérimenté. J’en écris pour mettre en exergue sa poéticité. C’est aussi ce détail qui m’attire et me motive à proposer au lecteur des représentations de cette force avec des textes.

Vos histoires montrent souvent un choc entre les lois sacrées et les désirs humains. Comment percevez-vous cette tension dans la société actuelle ?

Ce choc entre lois sacrées et désirs humains est, par exemple, observable dans la société actuelle grâce à cette sorte de pression que la terre exerce sur nous qui sommes ses habitants. Je m’en tiens à cette analogie parce que je la trouve évocatrice et significative. Nous, terriens, vivons une période où nos progrès nous font croire que nous pouvons dompter cette planète sur laquelle nous vivons, dont la force égale heureusement la nôtre. Nos mesures écolos et prévisions météorologiques, bien qu’elles soient hyper élaborées, ingénieuses, sophistiquées, présentent parfois des failles et ne nous protègent pas avec sûreté ou ne nous préservent pas du tout quand cette immense masse d’eau et de terre sur laquelle nous sommes autant de points minuscules décide de nous soumettre, de faire une démonstration de force. L’Humain, porté par ses désirs de progrès, pousse la terre dans ses derniers retranchements. Quand elle décide de répondre à la hauteur de la pression humaine qu’elle subit, c’est avec consternation que nous constatons la teneur de sa puissance. Tsunamis, ouragans, cyclones, pour ne citer que ces catastrophes, illustrent bien le rapport de choc entre lois sacrées et désirs humains dont il est question dans les nouvelles du recueil Le Conclave des treize nouvelles sous le prisme de la confrontation de l’humain et le vodun.

Utiliser le vodoun dans la fiction peut être délicat. Comment gérez-vous la frontière entre respect culturel, symbolisme et création romanesque ?

J’avoue que cette démarche est très délicate : construire de la fiction autour de cette thématique pour le profane que je suis. C’est un aveu que je vous fais. Je n’appartiens à aucune société secrète, je ne suis membre d’aucune loge. Je ne détiens pas de très profondes connaissances ou secrets sur ce sujet très complexe. Bien que cette littérature que je propose sur cette thématique soit fortement portée par le réalisme, elle est essentiellement inspirée, je le réitère une énième fois, de faits divers, d’anecdotes, de choses que j’ai vues, qu’on m’a racontées, qui m’ont inspiré des nouvelles. Sur le vodun et les pratiques endogènes et ésotériques, je n’écris que ce qui m’est accessible, ce que je peux vérifier grâce à des recherches et des interrogations. Je fais cela tout en m’imposant des limites pour ne pas verser dans l’irrespect ou le blasphème de cette culture que j’estime.

Quels auteurs, africains ou non, ont façonné votre vision de la littérature ?

Il y a quelques auteurs contemporains dont j’apprécie énormément le travail, l’esthétique littéraire qui se reflète à travers leurs œuvres. Ils appartiennent tous à la même littérature. Il y a comme une profonde urgence dans ce qu’ils écrivent : sortir l’humain du chaos en peignant ce qui s’accroche à son corps. Je me convaincs en affirmant que ce que vit leur pays depuis 2010 densifie leur écriture.
Quand on est écrivain haïtien, ce qu’on écrit, nous vient forcément des tripes. Et on le fait avec une poésie si intimiste, si humaine, si puissante, que cela ne laisse pas indifférent. Makenzy Orcel avec. Les Immortelles, Lyonel Trouillot avec ses titres Parabole du failli, Bicentenaire, Veilleuses du Calvaire, Jean d’Amérique avec Soleil à coudre et ses recueils de poèmes, ces auteurs de Saint-Domingue, ont façonné ma vision de la littérature.

Comment situez-vous votre œuvre dans la littérature béninoise ou africaine contemporaine ?

Je viens à peine de commencer à faire mes preuves. Je n’ai écrit que quelques livres, pas assez pour me positionner tout de suite. Je ferais preuve de présomption si j’accorde une place à mon œuvre dans la littérature béninoise ou africaine contemporaine en l’état actuel des choses. Je crois que cela ne serait possible que si je travaille davantage, et avec beaucoup d’exigence. La reconnaissance suivrait. Cela est possible ou non. La littérature ne garantit pas véritablement de place, même à l’écrivain le plus brillant. Souvent, tout est aléatoire, tout est instabilité avec elle. Aucune garantie même quand l’écrivain croit, avec ferveur chevillée au cœur, qu’il est sur la bonne piste avec elle, qu’il bénéficie de la sûreté de sa compagnie. Peut-être qu’au fond, il n’existe aucune place à se faire, à s’accorder en littérature. Juste des passages remarqués.

Selon vous, quel rôle la littérature peut-elle jouer aujourd’hui dans une société traversée par le numérique, l’image et le rythme rapide de l’information ?

Nous sommes envahis par le progrès de la technologie. L’intelligence artificielle s’est incrustée dans notre quotidien. Le numérique nous encombre. Le flux des informations sur les écrans, les réseaux sociaux, est vertigineux. La littérature, pour parler de livres, c’est notre bouée de sauvetage dans cet océan numérique. Lire des livres en version papier peut nous permettre de souffler, de nous imposer notre propre rythme, de nous accorder du temps, d’en perdre aussi en lisant des bouquins.
Aujourd’hui, il est hors de question de perdre du temps parce que c’est de l’argent, des manques à gagner. Nous sommes poussés dans une course effrénée. Les livres peuvent nous permettre d’aller à la rencontre de ces êtres fictifs qui animent les pages. Auprès d’eux, nous apprendrons à devenir de meilleurs humains.

Votre style est souvent qualifié de poétique, sensoriel, parfois onirique. Comment ce style s’est-il construit au fil du temps ?

Tout ce que je suis capable d’écrire à ce jour est la somme de tout ce que j’ai pu lire, que je continue de lire, que je lirai. C’est un secret de polichinelle. Lire façonne, polit le style. Ma façon d’écrire s’est bonifiée au fil du temps parce que je me suis rendu compte que l’écriture ne doit pas être pour moi un simple hobby. Je me suis alors fixé des horizons. Je me contrains à des exigences.

Comment travaillez-vous la langue ? Êtes-vous plutôt un écrivain instinctif ou un artisan méticuleux du mot juste ?

J’accorde un intérêt particulier à ma langue d’écriture parce que comme le dit Makenzy Orcel, c’est l’une des choses les plus importantes, qui prime quand on a une histoire à partager avec le monde. Pour moi, la phrase parfaite, c’est celle qui a su faire chemin avec les mots passés sous ratures. Elle ne vient que lorsqu’on questionne profondément les mots qui l’ont fait naître entre les lignes dans un moment de fulgurance. L’histoire compte. Il faut modeler le verbe qui a la lourde charge de la porter au lecteur.

Comment naît une histoire chez vous : par une image, une scène, un personnage, un symbole ?

Généralement, une histoire peut bien naître chez moi à partir de tout. Par exemple, avec une image, je suis plus en phase d’écrire si je peux y saisir un fragment de vie, l’expression d’une absence, d’une perte, d’une douleur. C’est ainsi que j’ai pu écrire Ce ciel d’orage sous nos paupières pour rendre hommage à la marathonienne ougandaise Rebecca Cheptegei. Sa photo a suffi pour que j’écrive plus d’une quarantaine de pages.

Selon vous, qu’est-ce qu’un bon écrivain ?

En une phrase, je dirais : un bon écrivain, c’est celui qui parvient à susciter la rencontre du lecteur avec lui-même.

Que diriez-vous à un jeune auteur qui, comme vous, souhaite écrire sur le fantastique inspiré de ses propres racines culturelles ?

Je lui dirais tout simplement qu’il se passionne davantage, qu’il soit très exigeant envers lui-même.
Écrire du fantastique en puisant dans ses propres racines culturelles est une manœuvre délicate puisque cela exige que l’on soit en phase avec tout ce qu’elles recèlent. Elles exigent à cette fiction dans laquelle elles se fondent une part de vérité, de vraisemblance.

Quel message souhaitez-vous adresser à vos lecteurs actuels ou futurs ?

À mes lecteurs actuels, je veux juste qu’ils continuent de me lire et interrogent mon univers de création. À ceux qui viendront, ce serait bonheur pour moi de les compter parmi les anciens. Ce n’est que grâce à eux que mon œuvre subsisterait, traverserait le temps.

Propos recueillis par Epaïnète S. ADJINAKOU

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut