Je crois important, avant de livrer cette chronique, de me situer en tant que lectrice : une femme française n’ayant jamais mis les pieds en Afrique. C’est donc de ce point de vue seulement que j’ai pu lire la pièce de Stachys Epaïnète : “Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre”.
Analyse de la pièce
D’après le titre, je pensais que cette pièce (dont la couverture ne laisse aucun doute sur le sujet) allait développer un aspect purement religieux et moral d’une question de société : la virginité de la femme. Un sujet largement dépassé dans une société comme la société française. Mais, allais-je dire, n’est-ce pas là aussi l’intérêt de lire une pièce traitant de ce sujet ?
En fait, cette lecture a largement dépassé mes attentes et mes projections, car non seulement le sujet de la virginité féminine est traité, mais il est replacé dans un contexte beaucoup plus vaste qui donne, selon moi, à ce texte, une valeur inattendue.
Cette pièce ne se limite pas au “procès” d’une ancienne prostituée ; elle n’est pas non plus le stratagème de cette même femme pour réussir à échapper à sa condition. Pas davantage qu’elle se résumerait à la condamnation de la femme par une société patriarcale, et le conflit entre les jugements archaïques de l’Ancien Testament et la piété chrétienne enseignée par Jésus.
La question de la Tradition vs Modernité
Cette pièce est tout cela (ce qui est déjà énorme), mais elle est beaucoup plus à mes yeux.Voici ce que j’y ai lu : Monique (ex-prostituée) est prise entre deux feux ; entre Juste et Clément ; entre son passé et son futur ; entre la prostitution et la vie conjugale ; entre la Tradition et la Modernité.
Monique existe-t-elle en tant que femme, en tant qu’être humain ? Peut-être pas. Peut-être est-elle seulement le fléau de la balance, et l’enjeu de cette histoire la dépasse complètement. Bien entendu, elle en est le sujet et même le sujet souffrant, mais elle est prisonnière du système, et quoi qu’elle fasse, elle ne fait que suivre le poids déposé sur l’un ou l’autre des plateaux de cette balance.
Un questionnement sociétal profond
Sur un plateau la Tradition : je laisse au lecteur le plaisir de découvrir par lui-même la scène introductive de la pièce. Tout y est dit : cette scène est comme une fractale de l’ensemble. Qu’est-ce de nos jours (ou plutôt des jours de l’Afrique subsaharienne, dans une société béninoise des années 20) qu’un acte Traditionnel. Et je mets volontairement la majuscule à Tradition pour la distinguer de coutume.
Qu’est-ce que la Tradition ? Qu’y a-t-il à sauvegarder ?
Loin de nous présenter la question sous un jour manichéen, Epaïnète, au contraire, nous montre à travers ses personnages, Juste et Clément, que la question est loin d’être tranchée, car chaque être, à sa façon, incarne cette Tradition et la vit avec ses contradictions, ses tensions internes.
Ce questionnement m’a obligée à m’interroger à mon tour sur ma société. Que s’est-il passé chez nous ? Nous aussi avions une Tradition, mais nous l’avons perdue il y a très très longtemps. De cette Tradition, qui nous tenait en tant qu’humanité, il ne nous restait hier encore (disons jusqu’à la Guerre mondiale n°2) que des bribes de coutumes. Rien de formidable, non, mais assez pour maintenir la trame d’une population se reconnaissant en elles. Au-delà des années 50, suite au plan Marshall (au grand dam de personnes comme de Gaulle et Malraux, disons) ces vestiges de l’ancienne Tradition ont définitivement été effacés. Remplacés tous par l’american way of life, c’est-à-dire par le libéralisme en politique, et l’individualisme au niveau des personnes.
“Moi, je” a remplacé “Nous” qui fit la grandeur des nations et la force de l’humanité.La société actuelle (française) est devenue assez brutalement une collection de cadavres animés par des désirs préformatés, dont le plus vif est celui de posséder ce que possède le voisin.
Pour moi, la pièce d’Epaïnète est politique, et elle pose de manière très précise cette question ; que risque-t-il de se produire quand l’individu prend le pas sur les pratiques traditionnelles de sa société ?
Un bouleversement, assurément, dont il faut prendre conscience, afin de modifier la trame de la société humaine sans la déchirer.
La forme et le style d'Epaïnète
Pour la forme, Epaïnète a choisi un style qui m’est étranger (pour les raisons mentionnées en début de chronique), mais je pense que cette manière de faire est pensée, comme tout le reste de la pièce, et que c’est cette forme, précisément, qui permet le mieux de véhiculer son message.